PÉTROLE : QUE SE PASSE-T-IL EN CAS DE DÉSÉQUILIBRE ENTRE OFFRE ET DEMANDE ?

Changement des prix à la pompe, baisse des investissements, faillites, crises sociales… les déséquilibres du prix du pétrole ne sont pas sans conséquences. En cas de déséquilibre entre offre et demande de pétrole, les marchés risquent de s’enflammer et créer des tensions économiques et géopolitiques qui peuvent se faire ressentir à long terme. Afin de maintenir l’équilibre des prix de marché, la production doit pouvoir satisfaire la demande sans la dépasser. Quelles sont les causes et les conséquences des déséquilibres entre offre et demande ?

D’où viennent les déséquilibres entre offre et demande ?

En situation normale, environ 100 Millions de Barils (MB) – 90 MB de pétrole conventionnel et 10 MB de non conventionnel (sables bitumineux et pétrole de schiste) – sont produits et consommés par jour¹. Le déséquilibre des marchés pétroliers intervient suite à des chocs de demande ou/et des chocs d’offre. On parle de choc d’offre lorsque la production est soudainement perturbée, par un manque ou un surplus de production. Le choc de demande agit, quant à lui, sur la consommation de pétrole et non pas sur sa production. Selon la situation, ces chocs peuvent engendrer un manque (demande supérieure à l’offre) ou une surabondance (offre supérieure à la demande) de pétrole sur le marché.

Le choc d’offre intervient lors d’événements brutaux, qui viennent perturber la production. Les guerres dans des régions productrices de pétrole (comme ce fût le cas en Irak en 1980 ou aujourd’hui en Libye), ou des désaccords entre pays producteurs du pétrole en sont des exemples. Leurs effets ne sont cependant pas identiques. Des régions pétrolière complètement bloqués par la guerre diminue brutalement la production de pétrole, ce qui provoque une augmentation des prix². A l’opposé, les désaccords entre principaux producteurs peuvent aboutir à une guerre de prix, ce qui fait chuter les prix rapidement³.

Comme pour le choc d’offre, le choc de demande intervient généralement lors d’événements brutaux, mais cette fois ci, sur la consommation. Les guerres ou les crises sanitaires provoquent des troubles sociaux-économiques qui réduisent la consommation de pétrole. Par exemple, la crise actuelle du COVID-19 a fait diminuer la consommation de plus de 25 MB par jour dans le monde. Si la production de pétrole n’est pas ajustée rapidement, le déséquilibre entre offre et demande fait alors chuter les prix. La situation inverse peut également être observée. Lors d’une forte relance économique ou d’un quelconque événement poussant une surconsommation de pétrole, la demande est supérieure à l’offre, ce qui fait augmenter les prix.

Les conséquences du déséquilibre du prix de marché

Si les événements amènent à une hausse des prix du pétrole, ce sont les producteurs qui se réjouissent car leurs caisses se renflouent. Cependant, le coût de la vie étant indirectement indexé sur le prix du pétrole, si ce dernier augmente, alors le pouvoir d’achat des consommateurs est globalement diminué et la croissance économique est difficile⁴. C’est ce qui a été constaté en 2008 : à partir de 100 $/bl la consommation de pétrole s’est vu réduite, l’économie en a pris les frais ce qui a amené la crise des subprimes qui s’est étendue dans le monde au travers d’une récession économique globale⁵. Il existe alors une valeur haute du prix du pétrole à ne pas dépasser pour que les marchés continuent de supporter les prix. 

Depuis l’arrivée de l’énergie en abondance, les modes de consommation ont changé et les ménages dépensent davantage dans le secteur tertiaire et de moins en moins dans des besoins primaires⁶. Ainsi, lorsque le coût de la vie augmente – avec l’augmentation du prix du pétrole par exemple -, certains secteurs d’activités souffrent, ce qui crée du chômage. L’histoire nous montre qu’à chaque fois que le plafond haut du prix du pétrole est atteint, l’économie se fragilise davantage et a de plus en plus de mal à encaisser les chocs de prix, c’est pourquoi ce plafond haut diminue avec le temps.

Si maintenant les prix du pétrole sont trop bas, les industries pétrolières sont en déficit et augmentent leur endettement. Les banques sont alors moins prêteuses et les investissements se réduisent. Or, au fur et à mesure du temps, de part leur nature, les puits de pétrole baissent en pression et s’épuisent avec le temps⁶. Pour continuer à maintenir la production ne serait-ce que constante, il est donc nécessaire d’investir en permanence⁷. Si les investissements ne sont pas à la hauteur, la production diminue tôt ou tard, ce qui à long terme, amènerait à un manque d’approvisionnement en pétrole.

En fonction des types d’exploitations, les prix d’équilibre sont plus ou moins hauts. Pour un prix du baril donné, certains producteurs arrivent à rentabiliser leurs investissements, pendant que d’autres sont en déficit. C’est le cas par exemple, des pétroles conventionnels qui sont plus simples et moins coûteux à extraire que les pétroles non conventionnels. En réalité, les industries de schiste ont quasiment toujours été en déficit. Suite à la hausse des prix du baril dans les années 2000, de nombreuses industries américaines ont investi dans le pétrole de schiste. Cependant, les prix de marché ont fortement diminué en 2014 et ces industries se sont retrouvées en difficulté, alors que de nombreux producteurs de conventionnel arrivent à rentrer dans leur budget.

La logique animale pousse à manger ce qui est facile d’accès, puis à aller chercher de la nourriture dans des endroits plus complexes. Pour le pétrole c’est pareil. Les premiers gisements de pétrole étaient quasiment à la surface et, avec le temps, les puits ont été creusés de plus en plus profonds et les technologies d’extraction de pétrole sont devenues de plus en plus coûteuses⁸. C’est pourquoi le prix d’équilibre pour les industries pétrolières augmentent avec le temps.

 Afin de satisfaire les deux partis (économie des pays et producteurs de pétroles), il existe donc une fourchette de prix pour laquelle la majorité des acteurs sont satisfaits. La valeur basse de cette fourchette est contrainte par la rentabilité des exploitations pétrolières, dont le coût augmente avec le temps. D’autre part, les contraintes économiques font diminuer la valeur de la fourchette haute avec le temps. Ces deux contraintes font que la fourchette de prix “satisfaisant” se resserre avec le temps, ce qui peut justifier l’accélération de la volatilité des prix du pétrole.

Comment réagir face à un déséquilibre des prix de marchés ?

Un prix de pétrole trop élevé pour l’économie est la situation qui se régule le plus naturellement. Avec des prix trop élevés, les pays importateurs consomment moins de pétrole et les prix s’équilibrent entre l’offre et la demande. Malheureusement, cette régulation passe généralement par des crises économiques et politiques qui ont des conséquences à long terme (chômage, endettements, …). 

Des prix trop élevés peuvent également venir des choix des pays exportateurs de bloquer des prix hauts en maintenant une production basse. Cependant, une fois le plafond atteint, la régulation du marché peut être possible en jouant sur l’offre en poussant la production mondiale de quelques millions de barils par jour. Si le rééquilibrage du marché semble pouvoir se faire de manière naturelle lors de prix du baril trop élevés, qu’en est-il lorsque le prix est trop bas ?

Il existe plusieurs réactions face à un prix du pétrole trop bas. Si les exploitations ainsi que la géopolitique du moment le permettent, il est possible d’arriver à une entente entre producteurs afin de ralentir la production, ce qui permet alors d’augmenter les prix. C’est généralement ce qu’il se passe pour réguler les marchés, afin de satisfaire une grande majorité des producteurs. Il arrive cependant que certains pays ne souhaitent pas entrer en accord pour des raisons politiques, ce qui peut compliquer la situation.

Etude de cas : crise du COVID-19

C’est ce qu’il s’est passé en mars 2020 suite à la crise du COVID-19. En plus d’un choc de demande dû à la crise sanitaire, la guerre des prix amorcée par la Russie et l’Arabie saoudite a amené un choc d’offre (surproduction inhabituelle). Cette surabondance de pétrole à fait chuter les cours du baril de près de 70% en l’espace de 3 mois, passant d’environ 60 $/bl début janvier à moins de 20 $/bl début mars⁹. Cependant, sachant qu’à des prix si bas, aucune industrie pétrolière n’est rentable, une baisse de production était inévitable.

Just spoke to my friend MBS (Crown Prince) of Saudi Arabia, who spoke with President Putin of Russia, & I expect & hope that they will be cutting back approximately 10 Million Barrels, and maybe substantially more which, if it happens, will be GREAT for the oil & gas industry!¹⁰

Donald TRUMP

Il ne suffisait que d’un tweet de Donald Trump pour faire remonter les cours du baril, ce qui montre bien leur caractère volatil. Le 2 avril 2020, Donald Trump aurait contacté son allié Mohammed ben Salmane (prince héritier d’Arabie saoudite) et la Russie pour envisager une baisse de la production de 10 à 15 MB/j. Malgré les démentis russes, les marchés pétroliers ont repris espoir avec l’annonce d’une réunion exceptionnelle de l’OPEP+ (Organisation des Pays Exportateurs de Pétroles et ses alliés) ouverte à tous les producteurs du monde afin de réduire significativement la production mondiale. Cette coordination de l’ensemble des producteurs mondiaux est inédite dans l’histoire du pétrole.

Le 9 et 10 avril 2020, les négociations de l’OPEP++ ont abouti à une entente pour réduire la production mondiale de pétrole de 10 MB/j en mai et juin, majoritairement supporté par l’Arabie saoudite et la Russie¹¹. Les négociations pourraient amener le Mexique ainsi que les Etats-Unis à réduire leur production,  ce qui ajoutera une baisse de 5 MB/j. L’ensemble de ces baisses de production ont permis de stabiliser les prix du pétrole à 32 $/bl. Cependant, si l’initiative de cette réunion a été appréciable pour les marchés pétroliers, les efforts à fournir pour absorber le choc de la demande doivent être plus importants. Si aujourd’hui les analystes de Rystad Energy affirment que cette réduction de production empêchera d’atteindre les limites de stockage¹², il est intéressant d’anticiper la situation où la production reste malgré tout supérieure à la consommation.

Le stockage du surplus de production, une solution viable ?

“Le stockage, voilà une solution : il suffit de stocker le surplus de la production, qui sera utilisé plus tard, et le tour est joué !”. C’est ce qui est fait en pratique, les pays importateurs stockent le surplus de pétrole dans des citernes puis, une fois les stockages terrestres complets, dans des tankers en mer¹³. Comme toute solution, il y a des limites et ici les limites sont les capacités de stockage. La capacité mondiale de stockage est d’environ 4,5 milliards de barils, mais au moment de cette crise, seul moins d’un milliard reste disponible en raison de la surabondance de pétrole¹⁴. Que faire si les capacités maximales de stockage sont atteintes ?

La meilleure manière de stocker le pétrole c’est de ne pas le produire au lieu de le vendre en dessous du prix de revient. C’est pourquoi, la solution qui vient à l’esprit est l’arrête brutale d’exploitation de certains puits pétroliers. Cependant, il faut savoir qu’il est impossible d’arrêter brutalement des exploitations de pétrole car cette manipulation peut prendre plusieurs mois ou années¹⁵. Aussi, la fermeture de puits est généralement définitive¹⁶. En effet, la réouverture de puits est délicate et nécessite beaucoup de moyens. Seul les puits ayant encore une quantité de pétrole satisfaisant (cash-flow positif) sont susceptibles d’être ré-ouvert. Il est alors parfois plus rentable de fermer des vieux puits – qui ne produisent plus grand chose – définitivement, que de fermer et de ré-ouvrir de jeunes puits.

Bien qu’il soit difficile d’arrêter certains puits à la demande de manière instantanée il est possible d’en réduire le débit sans avoir trop d’impact sur la capacité à produire les réserves restantes dans le futur. C’est sûrement ce qu’il va être fait de manière générale pour arriver aux 20% de baisse de l’offre attendue. Au delà de la quantité de production restante, les coûts de decomissioning seront également pris en compte dans l’étude économique des options pour réduire la production. Ainsi, dans l’immédiat, il semble plus difficile de régler le problème de surabondance de pétrole qu’un problème de manque.

Une fois la crise passée, arrive alors la relance économique et donc une hausse de la demande de pétrole. Or, la réouverture des puits ne se fait pas du jour au lendemain. Même si l’augmentation du débit des exploitations non fermées est possible, la production pourrait mettre du temps pour revenir à la hauteur de la demande. En partant de l’hypothèse (relativement forte) que la relance économique se fait de manière brutale, le temps que l’équilibre offre/demande soit atteint, le monde pourrait potentiellement faire face à un problème opposé au problème initiale : une demande supérieur à l’offre. Dans une telle situation, une fois la crise sanitaire passée, la relance économique risque d’être très compliquée si le monde fait en plus face à une crise énergétique.

Si le stockage maximal est atteint et que le ralentissement de la production est impossible, la dernière option consiste à jeter ce surplus de pétrole. En plus de cette perte, l’abondance de pétrole entraînerait des prix si bas que les exploitants pourraient potentiellement mettre la clé sous la porte. Les manques d’investissements dûs aux déficits engendreraient à leur tour à un manque d’approvisionnement quelques mois/années plus tard. Attention tout de même, il faut préciser que pour en arriver là il faut que beaucoup de facteurs soient réunis : surabondance de pétrole et non-anticipation du stockage complet où la fermeture ou réduction du débits de certains puits n’est pas possible dans l’immédiat.

Un retour à la normale difficile

Sauf choc économique majeur tel que le monde connaît actuellement, la tendance de la demande de pétrole reste croissante. Or après une telle baisse des cours, les majors vont devoir réduire leurs investissements, alors qu’elles devraient les maintenir, voir les augmenter pour éviter les manques de production plus tard¹⁷. Cette exigence des marchés financiers va réduire la production à long terme, ce qui pourrait potentiellement amener un choc pétrolier une fois la crise passée. Le système économique actuel étant largement dépendant du précieux pétrole, un choc pétrolier ne sera pas sans conséquence sur l’économie mondiale¹⁸…

Auteur : Bastien BRANCHOUX

Relecteurs : Esther CHAVET, Jean-Pierre DIETERLEN, Cyrus FARHANGI, Pierre HACQUARD, Lenaïc NITCHEU, Paul VERDIER

¹ What countries are the top producers and consumers of oil? U.S. Energy Information Administration, 2020.

² En Libye, le pétrole à l’arrêt dans l’indifférence internationale. Le monde, 2020.

³ L’Arabie va augmenter ses exportations en pleine guerre des prix du pétrole. Prixdubaril, 2020.

⁴ Patrick Artus, Antoine d’Autume, Philippe Chalmin et Jean-Marie Chevalier, Les effets d’un prix du pétrole élevé et volatil. Conseil d’analyse économique, 2010.

⁵ Georges Dupuy, Pourquoi les prix du pétrole se sont effondrés. L’express, 2008.

Tableaux de l’économie française. Collection Insee, Édition 2019.

Oil from a Critical Raw Material Perspective. GTK, 2019.

⁸ Matthieu AUZANNEAU, Or noir, la grande histoire du pétrole. La découverte, 2015.

Prix du baril – Le cours officiel du pétrole.

¹⁰ Tweet de Donald TRUMP, président des Etats-unis.

¹¹ Accord à portée de main des producteurs de pétrole sur une baisse de l’offre. Obs avec AFP, 2020.

¹² COVID-19 REPORT 5TH EDITION GLOBAL OUTBREAK OVERVIEW AND ITS IMPACT ON THE ENERGY SECTOR. Rystad Energy, 2020.

¹³ Vincent Collen, Le monde ne sait plus où stocker le pétrole. Le monde, 2020

¹⁴ Quentin Soubranne, Avec une économie mondiale en panne, on ne saura bientôt plus où stocker le pétrole qui coule à flot. BFMTV, 2020.

¹⁵ La fin d’exploitation des puits pétroliers. Vermilion Energy, 2020.

¹⁶ Tous les puits ne sont pas compliqués à fermer et d’ailleurs nombreux sont ceux qui produisent encore mieux après les avoir fermé quelques temps (question de pression…). Lorsqu’on arrête un soutirage, les pressions s’équilibrent de nouveau dans le réservoir (à la hausse autour du puits), et lorsqu’on ré-ouvre, le puits produit mieux pendant un certain temps, de quelques jours à quelques semaines en général. Ce qui détermine le critère de fermeture d’un puits, c’est son débit de production. Sauf dans de rares cas comme la production de schistes. [EDIT 12/04/2020 : précisions apportées par Frédéric BEYS]

¹⁷ World Energy Outlook Executive Summary. International Energy Agency (AIE), 2018.

¹⁸ Pierre Hacquard, Marine Simoën et Emmanuel Hache, Is the oil industry able to support a world that consumes 105 million barrels of oil per day in 2025? IFP Energies Nouvelles, 2019.